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- Je comprends que tu n'apprécies pas, reconnut-il, mais je suis le premier à qui tu racontes les dernières années de ton existence. J'aurais aimé que ça ne soit pas le cas, j'aurais préféré être celui qui puisse traiter le crétin qui a prononcé les paroles que je viens d'avoir, de brute épaisse qui ne comprend rien à l'amour paternel. Ce serait plus confortable, crois-moi, d'arriver dix ans plus tard et de constater que Clio est devenue magistrate, qu'elle vit dans un hôtel particulier qu'elle s'est payé elle-même et que parfois vous buvez un thé avec son père, qui a refait sa vie. Mais au jour d'aujourd'hui, je n'ai pas envie de rater une autre chance de te protéger, acheva-t-il chaleureusement.
Hiléria se sentait au pied du mur, plus fragile qu'elle ne l'avait jamais été depuis la conception de son bébé, auquel elle s'était raccrochée depuis lors. Si elle savait qu'Uriel n'était pas un homme bien, elle n'avait jamais pensé qu'il pourrait faire du mal à leur enfant. Elle le revoyait lui adresser un poli signe de tête depuis l'autre côté de la fenêtre, puis disparaître tel un chat dans la nuit qu'il semblait affectionner et cela, très régulièrement pendant bien des années. Elle avait toujours pensé que s'il avait voulu du mal à l'enfant, il l'aurait déjà fait. Mais la thèse de la secte changeait les choses, parce que sans vouloir lui faire de mal, il pouvait quand même lui causer des ennuis. Jusque là il lui avait tant semblé hors de portée qu'elle n'avait jamais cherché à rattacher son comportement à quelque chose de réel, de tangible. Elle le respectait parce qu'il s'était toujours débrouillé pour ne pas abandonner sa fille, sans se rendre toutefois accessible à Hiléria.
- Sans engager de procédure, nous pouvons le faire suivre quelque temps, proposa encore Clément.
Il s'en rendrait forcément compte, telle fut la première pensée de jeune femme. Elle frissonna comme souvent, lorsqu'elle réalisait qu'elle le prenait pour un être supérieur alors que son seul exploit était de l'avoir abandonnée. Elle soupira bruyamment.
- Tu n'es pas forcée de répondre aujourd'hui, la rassura son ami en lui prenant les mains, ce qui lui fit un drôle d'effet – elle était si seule depuis tant d'années, qu'elle n'était plus habituée à ce genre de contact, excepté de la part de son ado.
Elle hocha vigoureusement la tête. Réalisant qu'elle avait bloqué la conversation, elle se mit à lui poser des questions sur lui, honteuse de ne pas l'avoir fait bien plus tôt dans la soirée. Il était cadre dans une entreprise de voyages, tandis que Délia était femme au foyer, comme beaucoup de femmes du milieu. Elle donnait dans l'humanitaire, passait des heures dans une salle de sport, se passionnait sur l'actualité...
Lorsque Clio rentra à cet instant, tous deux se turent, comme s'ils avaient été en train de parler d'elle ce qui pourtant n'était pas le cas. Elle avait tourné la clef tout doucement dans la serrure, aussi sembla-t-elle étonnée de découvrir que sa mère n'était pas couchée. Mais il fut évident que sa plus grande surprise fut de la découvrir avec quelqu'un, d'autant qu'il s'agissait d'un homme. L'air fatigué mais de bonne humeur, elle les salua en hésitant sur la direction à prendre. Hiléria comprit mieux lorsqu'elle s'aperçut qu'il était plus de deux heures du matin. Comme toujours lorsqu'il s'agissait d'Uriel, elle ne songea pas à s'indigner de l'heure tardive à laquelle il l'avait ramenée à la maison. Si son cœur se mit à battre plus fort, ce fut parce qu'elle songea qu'elle n'avait pas entendu de voiture ramener sa fille.
Celle-ci ne resta pas tard avec les deux amis. Hiléria lui présenta Clém, qui lui demanda si elle avait passé une bonne soirée. L'air rêveur, elle répondit que oui. Peu après il partit, la jeune fille alla se coucher et la brune aux yeux sombres traîna un peu dans sa nouvelle maison, rêveuse elle aussi.
- J'ai une idée pour notre anniversaire, lança Clio dans une grande inspiration.
Sa mère posa sa fourchette, habituée à présent aux grands rebondissements que sa fille lui offrait toujours au moment du dîner. Elle s'était attendue à ce genre de chose, du reste, mais la formulation la prit tout de même de court :
- Notre anniversaire, tu dis ?
La jeune femme, vêtue de vêtements qui devaient compter parmi ses préférés, un peu maquillée, avait passé quelques bijoux discrets sans oublier de se parer d'un maquillage léger mais efficace. En d'autres termes elle avait fait en sorte de se sentir à l'aise pour une discussion avec sa mère dont elle savait qu'elle serait épineuse. Hiléria s'était préparée à accepter de passer son propre anniversaire loin de son ado pour la première fois, car il tombait le samedi suivant, le lendemain du sien. Son père lui avait sans doute promis un week-end ensemble, loin d'ici, comme ils en avaient parlé depuis longtemps, sans avoir encore arrêté de date précise. Pour les dix-huit ans de sa fille et ses propres trente-cinq ans, cela n'était pas facile. Mais ce pronom « nous » laissait présager autre chose. La brune au regard sombre se détendit puisqu'elle s'était trompée : elles seraient bien ensemble pour leur anniversaire. Alors pourquoi sa fille semblait-elle si nerveuse ?