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Le destin des immortels - nouvelle publication
Pourtant il continua de lire.
- Je sais bien que tu es là, je sens ta présence, mais quand je te cherche des yeux je ne te trouve jamais, comment tu fais ? Qu'est-ce que tu fais, en ce moment ? Bisous, Sloan.
Sofiane prit le temps de détailler les effets du message sur les traits improbables de l'immortelle. Elle se sentait émue, à la fois de par la lettre du garçon et du fait de la situation qu'elle trouvait difficilement supportable. Elle le laissa parler, parce que si elle prenait la parole, elle craignait de ne pas s'en sortir indemne.
- Trouve un moyen dans ton prochain mot de le convaincre qu'il ne te reverra pas, ordonna-t-il d'un timbre chaleureux mais ferme.
Voilà, au moins cela répondait à sa question silencieuse. Mais c'était tout simplement impossible.
- Comment ferais-tu à ma place ? Le questionna-t-elle finalement.
- Aucune idée, se débarrassa-t-il énergiquement du piège qu'elle avait voulu lui tendre. C'est toi qui t'es fichue dedans, sors t'en toute seule.
Elle l'étudia un long moment. Sofiane ressemblait au dessin d'une hystérique. Sa peau si pâle qu'elle semblait légèrement bleutée allait parfaitement avec le blanc cendré de ses cheveux longs. Elle secoua la tête. Comment les humains pouvaient-ils le prendre pour l'un des leurs ? Les yeux sombres de l'immortel la sondaient également, évaluant quelles paroles devaient être prononcées et lesquelles pouvaient être sous-entendues.
- Je suis devenu votre chef afin que personne n'ait plus d'ordres à me donner. Tu sais ce qui en ressort, conclut-il lentement.
Chaque mot qui franchit ses lèvres fines écorcha pourtant Shalimar. Devenir maître des vampires et le rester valait pour elle le pire des cauchemars. C'était le cas pour tout immortel normalement constitué. Leur race n'acceptait pas aisément d'obéir à qui que ce fût. Pour occuper la place qu'il avait acquise, il fallait accepter de vivre un enfer quotidien. Elle commença à ressentir une douleur oppressante, à force de tendre son corps qui voulait trembler.
En échange de cette place, comme il venait de le sous-entendre, il avait droit de vie, de mort ou de pire encore sur n'importe lequel d'entre ceux de son peuple. Par définition, si Sofiane avait la force de demeurer chef de clan, il était capable des pires horreurs envers ceux qui lui désobéissaient.
Pour autant, il n'avait rien dit sur la chauve-souris dont parlait le garçon dans sa lettre. Elle s'émerveilla de la marge laissée, comme s'il s'agissait d'un cadeau inestimable. Pourtant, à présent qu'il s'était tu, elle n'avait plus aucun moyen de connaître son état d'esprit. Il avait imprimé à ses propres traits une expression parfaitement neutre. Elle savait qu'il avait calculé cela comme tout le reste. Mais cela ne changeait rien au malaise que cette attitude produisait sur elle. Pour relancer la discussion et apaiser l'ambiance, elle le questionna en détournant la conversation de ce qui les occupait.
- Parle-moi de toi, Sofiane. Il y a bien longtemps. Cela me ferait plaisir.
Elle ajouta les phrases à mesure qu'elle reprenait la maîtrise de ses instincts de prédateur. Cette pause dans leur partie d'échecs à taille humaine lui avait permis de rassembler ses esprits. Ils échangèrent un long silence, durant lequel il évalua ce qu'il pouvait tirer d'un tel échange. Malheureusement pour elle, s'il en était arrivé là, c'est qu'il se révélerait meilleur aux échecs.
- Je crains de ne rien avoir à conter qui pourrait t'intéresser, Shali.
Les mots, prononcés avec une lenteur hypnotique, auraient pu lui trancher la peau. Elle ressentit l'envie presque insupportable de vérifier qu'aucune plaie ne béait quelque part sur son ventre et ses bras. Il conclut, conscient de son effet, même si elle parvint à se retenir :
- Finis ton verre et sors de chez moi.
Elle ne perdit pas de temps, s'exécutant avec quelques formules de politesse d'une neutralité aussi parfaite que possible au vu des circonstances. En sortant elle réalisa comme effectivement, elle avait pensé prendre ses aises chez le chef des vampires, ineptie grandiose s'il en était. Elle récupéra donc son sac à main. C'était la galère, le sac à main, quand on était un vampire amené à souvent se changer en chauve-souris ou en loup, mais Dieu merci, elle ne le perdait jamais, à son propre étonnement. Elle se demanda vaguement ce que ça faisait à Sofiane de voir une robe au prix improbable prendre la poudre d'escampette sous son nez en toute impunité. Elle se demanda s'il l'avait achetée pour une de ses épouses ou si elle la possédait avant qu'il ne la choisisse, puis mette brutalement fin à ses jours, quelques dizaines d'années plus tard. Shalimar supposa finalement qu'il se moquait d'un assemblage de tissus, aussi hors de prix qu'il fût, parce qu'il avait les moyens de payer tout ce qui pouvait être acheté, et bien plus encore, du reste.
Bien, maintenant elle se trouvait dehors et elle avait une mission : aller voir Sloan, là-bas à sa fenêtre. Elle parcourut le trajet à pied, histoire de laisser ces affaires le plus près possible de là où elle se transformerait. La robe lui plaisait vraiment.