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42 :http://fantastique.roman.over-blog.fr/2014/07/clio-42.html
On n'y comprenait rien. Clément grogna en abattant le poing sur la table ridicule de la chambre minuscule. Il se leva pour arpenter la chambre en grimaçant, les deux bras au-dessus de sa tête lisse. Depuis qu'ils étaient partis, plusieurs jours auparavant – jours qu'il avait posés, au travail, sans rien expliquer à personne, mais il supposait que l'on avait lu sur ses traits qu'il se passait quelque chose de suffisamment grave pour qu'il en ait réellement besoin – il se sentait dans un état second. Il ne parvenait pas à assainir ses pensées, continuellement brouillées par des sentiments trop intenses pour être maîtrisés. À présent la seule chose dont il était conscient, c'était que s'ils avançaient dans la compréhension de ce qui se passait pour Hiléria et sa créature qu'il maudissait, ils ne découvraient une fois de plus qu'une autre preuve que eux, Lison et lui-même, demeuraient incapables d'intervenir sur leur destinée qu'il ne pouvait pas admettre.
La jeune femme posa le livre, attrapa la masse de ses cheveux blonds, les secoua puis quitta sa chaise pour faire quelques pas dans leur chambre minuscule. Il se détacha de sa colère, car observer se mouvoir son corps mince et magnifique, si jeune, évoquant la féminité dans son état le plus parfait, provoquait toujours des sensations qui l'espace d'un court instant, brouillaient ses pensées pour les reléguer au second plan, derrière l'écran opaque de son désir qui l'aveuglait. Il avait toujours été un homme entier, sage en toute chose, prenant toute femme lui plaisant si elle acceptait l'idée d'une relation éphémère. En général, cela n'avait jamais posé de problème particulier, les femmes appréciant sa beauté alliée à cette sincérité ainsi qu'une grande simplicité. Il n'était pas homme à compliquer leur vie, on lisait clairement dans ses grands yeux sombres, on s'y sentait en sécurité.
Alors il ignorait pourquoi il ne pouvait cesser de harceler Lison. Il n'avait jamais tourmenté aucune femme, du moins pas qu'il le sache, car assurément, bon nombre avaient simplement simulé l'indifférence pour garder leur fierté, puisqu'elles avaient été prévenues. Il comprit que c'était parce que là, ses sentiments étaient plus à cran qu'ils ne l'avaient jamais été. Il aimait Hiléria, elle avait toujours été son idéal féminin, à tel point qu'il n'était pas même certain de la désirer réellement. Il l'aimait, c'était tout. Sa disparition le mettait dans un état qu'il n'avait absolument jamais expérimenté. Alors côtoyer le petite blonde, bon sang... son corps concentrait sur elle toutes les pulsions que son esprit exacerbait à l'extrême. C'en devenait douloureux. Il serra les dents, mais demeura incapable de faire tellement mieux. Son intelligence restait bloquée de l'autre côté de son désir dévorant.
Lison fixa le sol en marchant lentement, songeuse, puis finit par relâcher la masse de ses cheveux clairs qui tombèrent en pluie autour de son visage lorsqu'elle revint à Clément, dont l'air torturé la fit soupirer. Elle n'avait pas encore réalisé que Clio pouvait ne jamais revenir. D'autant que pour le moment, ils n'avaient trouvé aucun élément à propos d'elle, bien sûr. Elle aurait pu, pourtant, interroger les personnes à ce sujet, comme ils s'étaient acharnés à découvrir quelque chose à propos d'Hiléria. Mais l'homme au crâne rasé avait été trop présent pour cela, avec sa quête acharnée, il ne lui avait pas laissé l'air suffisant pour qu'elle pût s'intéresser à ce qu'elle voulait elle-même. Pourtant, elle ne parvenait pas à lui en vouloir, comme il était encore là, devant elle, à l'observer avec cette expression qui la fascinait. Elle trahissait deux états qui n'auraient pas dû être assemblés dans un même regard. Il semblait à la fois d'une faiblesse exacerbée et détenteur d'une puissance incommensurable. Elle mit enfin le doigt sur ce que trahissaient ses prunelles foncées : il paraissait simplement mort de l'intérieur, seulement mu par ses pulsions dangereuses, mais pas contre elle, jamais. Vers elle, simplement. L'espace d'une seconde, elle se demanda ce qu'il se passerait si elle acceptait d'être le réceptacle de ce que trahissaient les yeux vides de l'homme à la carrure imposante. Dans un sens elle se sentait curieuse de le découvrir. Mais elle savait que cela ne lui plairait pas. Même si elle le percevait comme différent des autres hommes, parce que sa carrure rassurante produisait quelque chose de nouveau chez elle, bien loin du désir, c'était un exotisme qui indirectement, finissait presque par la séduire. Ils se fixaient, à présent, aucun des deux ne se sentant capable de rassembler des pensées un peu claires sur ce qui devait les occuper depuis qu'ils étaient partis. Elle savait seulement que pour l'heure, elle ne pouvait rien pour lui. Elle savait qu'un beau jour, elle se lèverait sur la pensée qu'il était la cause de sa souffrance, laquelle la submergerait sans prévenir. Elle savait aussi qu'il ne se rendait pas pleinement compte de ce qu'il lui faisait, pas plus qu'elle n'en avait pleinement conscience elle-même, du reste.
- Ça va mal finir pour moi, Clément, articula-t-elle, soudain saisie d'un espoir nouveau : en parler, voilà peut-être le seul moyen de stopper l'avalanche destructrice qui les précipitait lentement au fond du gouffre qu'ils ne distinguaient pas dans le noir.
Il parut enfin la voir elle, au-delà de l'écran de son corps qui avait jusque là retenu sa concentration à lui. Rien ne changea dans son regard à lui. Désir, abandon, accablement, vacuité.
- Je suppose qu'un jour, je m'en voudrai pour cela, lâcha-t-il, alors qu'enfin, ses traits se mettaient à exprimer autre chose.