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A cet instant, elle se sentit pourtant enragée. Lui qui soi-disant tenait tant à rester présent pour leur enfant, où était-il à cet instant où elle se trouvait désœuvrée et définitivement seule? C'était trop facile, exulta-t-elle.
Finalement, une surveillante vint l'aider avec sa propre fille. Même si l'inconnue assura que ce genre de scènes s'étaient déroulées toute la matinée, la jeune mère se sentit honteuse à en pleurer.
- Je voudrais passer la soirée avec papa, lâcha Clio au dîner, un vendredi soir du mois d'avril.
Hiléria reposa la fourchette qu'elle était en train de porter à ses lèvres. Puis elle tâcha d'être rationnelle. Il y avait eu de nombreux changements durant les derniers mois. Elle s'était préparée à ce que sa fille le supporte mal.
- Je sais que le déménagement ne t'a pas fait plaisir, commença-t-elle calmement, tâchant de maîtriser sa respiration parce qu'un point de côté venait de s'installer dans son flanc droit. Le trajet est plus long pour aller au collège et maintenant tu verras moins les voisins que tu aimais beaucoup. Mais j'ai pris ma journée exprès, je t'ai montré, j'ai rangé toute la maison. Si quelque chose ne te plaît pas, il suffit de le dire, je suis ouverte à tes suggestions, chérie. Pour le reste nous ne sommes pas si loin, je t'emmènerai où tu veux en voiture, il suffit de me le demander.
L'adolescente se frotta le visage, tâchant visiblement elle aussi d'être rationnelle, vision qui fit penser à sa mère qu'elle avait oublié qu'elle n'était plus une petite fille. Alors que la jeune brune cherchait ses mots, concentrée, Hiléria reprit la parole :
- Si tu veux passer la soirée avec un garçon – je dis ça parce que ce serait la première fois à ma connaissance – il suffit de le dire, nous pouvons en discuter, j'espère que tu le sais.
Elle n'envisagea même pas que Clio ait menti pour faire autre chose : au collège, elle s'était fait quelques amies chez qui sa mère acceptait qu'elle passe des soirées voire des week-ends, à condition d'avoir vérifié elle-même auprès des parents, tout simplement.
- J'ai été touchée que tu me racontes ton histoire avec papa, je sais cela fait plusieurs semaines et j'aurais pu le dire avant. Ça t'est arrivé, pour autant je ne vais pas me précipiter sur tes traces, maman, dit l'adolescente en tendant la main pour prendre celle de sa mère trentenaire.
Un silence les unit un moment. Elles avaient déjà parlé du changement de situation d'Hiléria : elle s'était mise à travailler dans un grand établissement bancaire après une courte formation, grâce à un oncle directeur. Cela n'était pas un problème pour sa fille : elle trouvait sain de quitter la maison de ses grands parents, elle pensait que cela ferait du bien à sa mère de voir autre chose. Celle-ci se sentait morte d'inquiétude à l'idée que l'adolescente lui servait peut-être son premier mensonge d'envergure. Elle avait du mal à imaginer qu'Uriel ait proposé à sa fille de passer une soirée ensemble pour la première fois maintenant, si tard et pourtant si tôt.
- Est-il au courant du projet ? Questionna-t-elle parce qu'une réponse négative aurait rétabli une logique dans cette conversation.
En réalité elle ne posait pas de question à Clio sur ses rapports avec son père, honteuse mais consciente que cela serait trop douloureux pour elle-même. Il lui semblait aussi que si leur fille avait des raisons de raconter à son père qu'elle-même s'intéressait à lui, alors elle ne pourrait plus jamais fixer son propre reflet dans une glace. Elle le surprenait parfois, toujours à la nuit tombée, cela lui suffisait. Visiblement sa fille tâcha de jauger jusqu'où elle pouvait aller avec les détails, aussi sa mère se composa un masque rassurant, sans toutefois l'encourager à se livrer, même si cela lui faisait honte.
- Il propose de passer me prendre à 19 h 30, répondit la brunette avec neutralité.
C'est à dire à la tombée de la nuit, songea Hiléria. Pourquoi pas plus tôt ? Elle faillit rugir de colère à l'idée qu'il continuait vis-à-vis de leur fille de jouer ce rôle de créature nocturne. Puis elle tenta de se calmer de nouveau. Au moins elle serait rentrée du travail. Elle le verrait donc de loin, s'assurant que sa fille lui avait dit la vérité. Elle n'était pas certaine que l'adolescente serait en sécurité avec l'homme qu'il était devenu, mais elle devait reconnaître qu'elle ne savait rien de cet homme-là. Il lui vint l'envie de demander ce qu'il faisait à présent, mais elle se ravisa, trop effrayée à l'idée que Clio lui livre des détails et répète sa question à Uriel. Enfin, elle dut s'avouer qu'à l'époque, il ne lui avait pas fait de mal. Pas à ses propres yeux, alors qu'elle avait été si naïve qu'il aurait pu... Elle chassa ces pensées de son esprit épuisé.
- D'accord, sourit-elle enfin.