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Elle savait aussi qu'elle aurait dû leur en parler, tout simplement. De même que du miracle qui avait conservé Uriel exactement comme dix-huit ans auparavant. Mais même aujourd'hui, elle en était incapable.
Rendus au parking, lorsqu'Uriel sortit un trousseau de clefs, elle crut qu'il allait ouvrir la voiture de droite, très quelconque. Il ouvrit celle de gauche, un tacot qu'elle avait pris pour une voiture abandonnée. Elle se précipita pour monter à l'arrière, ce qu'on lui laissa faire, même si c'était peu correct de leur part à tous deux.
La voiture ne démarrait pas. L'albinos retenta plusieurs fois, d'abord en silence.
- Allez, chérie, fit la jeune femme en adressant à son père un regard débordant d'amour tandis que visiblement, elle imitait des phrases qu'il avait souvent prononcées. Me lâche pas aujourd'hui.
Il gloussa, fit mine de caresser gentiment le pare-brise, comme si la voiture était un petit animal de compagnie qu'il fallait amadouer. Il réessaya une fois, deux fois, sans perdre patience ou jurer comme l'aurait fait un autre, selon Hiléria, qui à cette pensée sortit de sa torpeur auto-protectrice. Elle prononça les paroles, mais sa gorge se trouvant trop serrée, elles furent incompréhensibles. Honteuse, elle croisa le regard de l'albinos dans le miroir au-dessus de sa tête blonde. Il n'était ni froid, ni expressif, elle ignorait comment l'on pouvait adresser un tel regard à vrai dire. Clio se retourna sur son siège, un peu inquiète :
- Comment, maman ?
Elle se redressa dans son siège au cuir écaillé. Elle se racla la gorge, testa sa voix, nous y étions :
- On peut prendre ma voiture, si vous voulez, proposa-t-elle d'un ton de petite fille timide.
Elle se désolait d'offrir un tel tableau à sa fille pour la toute première fois, alors que c'était elle qui était censée incarner la force, le courage et la sécurité. Tel un chat très à l'aise, Uriel donna un léger coup de poing dans l'épaule
de sa fille, avant d'ouvrir sa portière en lançant gaiement :
- On change de chauffeur, princesse.
La brune aux yeux sombres fut la dernière sortie, sous le regard anxieux de la jeune adulte qui se demandait probablement ce qu'elle penserait de son père après cette soirée où elle le redécouvrait depuis tant d'années. Hiléria expira à fond, leur fit signe de la suivre puis passa un bras autour des épaules de sa fille qui enlaça sa taille. Elles échangèrent un sourire.
Gracieux comme un chat, l'albinos prit place au milieu de la banquette arrière, les mains jointes derrière la tête. La brune aux yeux sombres se tourna brièvement lorsqu'elle eut allumé le contact :
- Tu me guides, alors.
- Yep, fit-il au quart de tour.
Elle se demanda comment sa fille parlait si bien, en passant du temps avec cet homme débraillé qui demeurait depuis toujours un gamin aux manières inexistantes. Mais au bout du compte, elle considéra que c'était une bonne nouvelle.
- Maman ! Appela Clio, visiblement étonnée.
- Oui ?! Fit-elle un peu fort.
Maintenant, elle se rappela une phrase à laquelle elle n'avait pas prêté attention, concentrée sur ses pensées jusqu'à l'appel de la jeune adulte : A droite. Elle n'eut pas le temps de prononcer des excuses.
- C'est pas grave, fit Uriel. On va rattraper. Tourne à droite... A droite encore... A gauche... Au feu, mets-toi sur l'autre file... Ne dépasse pas, on tourne bientôt pour se garer.
Il s'était penché en avant ; mal à l'aise, elle avait du mal à supporter qu'il lui parle de si près. Le son de sa voix la dérangeait. Il lui rappelait cette nuit-là comme si c'était la veille. Elle soupira bruyamment en garant la voiture, ce que personne ne releva. Rendue au restaurant, elle s'étonna qu'il s'agît d'un lieu raffiné. Personne ici n'était vêtu comme lui. Le serveur interrogea Hiléria sur une réservation éventuelle. Elle désignai l'albinos du menton, ce qui déstabilisa une seconde le garçon.
Lorsqu'ils furent assis contre une baie vitrée, avec vue en ligne directe sur la mer, au bord de laquelle des touristes se promenaient, Hiléria s'excusa pour gagner les toilettes afin de se rendre enfin présentable. Le soulagement qu'elle ressentit lorsqu'elle s'y trouva enfin seule la rendit euphorique. Elle songea vaguement à s'accorder dix minutes à ne rien faire ici, à simplement recharger ses batteries. Elle se sourit dans la glace. Elle portait des ballerines noires, un slim blanc, un débardeur un peu large, avec un motif gris, orné d'un collier incorporé dans le haut. Elle n'avait plus pensé à la tenue qu'elle avait prévue pour le soir. Elle n'avait pas songé non plus à quitter sa fine veste noire, qu'elle portait ouverte comme en fin d'après-midi, au moment où pour elle, le temps s'était arrêté. Elle soupira. Haussant les épaules, elle songea qu'elle devrait faire avec. Elle ôta le noir qui avait coulé de ses yeux, rafraîchit son maquillage.