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Sur la route les événements lui revinrent en boucle, sans qu'elle cherchât à s'en empêcher, car cela la rassurait d'y penser, comme si cela pouvait la préparer à ce qu'elle allait vivre le soir avec sa fille et Uriel, dont l'évocation du nom lui donnait le frisson. Le soir où elle avait accepté, Clio était sortie lui téléphoner, pendant qu'elle-même s'était attachée à récurer la salle d'eau, pour se défouler et ne voir sa fille depuis aucune fenêtre, même involontairement. Peu après, les pas avaient résonné dans la maison, puis des rires incontrôlés. Hiléria s'était arrêtée de travailler. Il avait accepté ! Hébétée, elle avait réceptionné sa fille qui ouvrant la porte à la volée, s'était jetée dans ses bras, euphorique. Se ressaisissant, elle avait simplement annoncé que c'était oui et qu'elle allait réviser pour s'avancer, puisqu'elle n'était pas là ce week-end, ce qu'elle avait répété plusieurs fois, en chantonnant sur plusieurs airs différents. La brune aux yeux sombres sourit à ce souvenir. Arrêtée à un feu, elle baissa le pare-soleil pour vérifier ses traits, se rassurer de son maquillage frais et de son décolleté, non outrageux mais elle avait toujours pensé qu'un homme gardait la tête moins froide en présence d'une femme un peu coquette.
La journée lui parut d'une lenteur désespérante, pourtant lorsqu'elle arriva en fin d'après-midi, elle regretta d'en être déjà rendue là. Elle prit une longue douche chaude, s'enduisit de crème odorante, coiffa ses cheveux en tâchant de rester naturelle. Elle ne voulait pas faire croire à Uriel qu'elle tentait de le séduire de nouveau. Elle sortit dans le parc de son hôtel, ses écouteurs aux oreilles, chercha sur sa playlist les musiques qu'elle préférait, les écouta sans discontinuer en se promenant énergiquement entre les arbres chargés de fleurs délicates. Le soleil se coucha lentement sous ses yeux sombres. Émue elle retenait ses larmes parce que l'heure approchait. Les minutes s'égrenèrent, tandis qu'elle continuait de se promener dans le parc éclairé. Soudain, sa respiration s'accéléra, elle referma les doigts sur sa gorge nouée, elle manquait d'air. Elle fit demi tour, pour trouver quelque chose à boire. Son téléphone sonna alors qu'elle courait presque en ce sens. Lorsqu'elle décrocha, cela raccrocha. Prise d'une intuition, elle releva la tête pour regarder au loin. Sa fille s'avançait vers elle, au loin, au bras de son père qui à côté d'elle, paraissait immense.
Hiléria se sentit au pied du mur. A présent il faisait nuit noire, c'était bientôt vingt-et-une heures, ils étaient un peu en avance et se promenaient sûrement en attendant l'heure fixée. Elle n'avait pas le choix. Elle sécha ses larmes, secoua ses cheveux, puis s'arma d'un sourire. Clio se mit à courir vers elle, mais ralentit à quelques pas, surprenant les coulures de son maquillage. Visiblement inquiète, elle sembla réfléchir à l'attitude à adopter.
- Joyeux anniversaire, sourit la brune aux yeux sombres. Je t'aime, chérie.
Lorsqu'elles se séparèrent, elle comprit que l'humeur de sa fille venait de descendre brutalement. Elle paraissait culpabiliser, déçue que son rêve ne se réalise pas : peut-être avait-elle cru que sa mère n'aurait pas autant appréhendé. Levant les yeux, Hiléria constata qu'Uriel attendait à l'écart, là d'où il ne pouvait pas les entendre, ce qui lui parut une excellente idée.
- Merci, dit la jeune femme, de telle sorte qu'il sembla à sa mère qu'au delà de la phrase qu'elle venait de prononcer, ce remerciement concernait davantage.
Elle expira à fond, ébouriffa Clio qui se détendit en formulant les protestations d'usage, puis se mit en marche vers l'albinos, en serrant la main de sa fille, chose qu'elle n'avait pas fait depuis bien longtemps. Mais pour cette fois, elle s'autorisait à s'y raccrocher comme à une bouée de sauvetage. L'albinos jeta sa cigarette, qu'il écrasa du pied dans l'herbe juste avant qu'elles ne soient assez près, pour se laisser le temps d'avoir les mains libres lorsqu'elles seraient prêtes à partir vers la fête qu'il avait organisée. Hébétée, la brune aux yeux sombres nota que vu de près, il était exactement le même que dix-huit ans auparavant. Cela n'était pas normal. Vêtu d'un jean clair troué au genou, mais bien ajusté, d'un T-shirt blanc et d'une veste en cuir étroite, il était élancé comme à l'époque, mais surtout il fleurait le cannabis tout autant, comme s'ils s'étaient quittés la veille. Achevant le mouvement qui l'avait amené à jeter sa cigarette, il prit l'autre main de leur fille, les entraînant vers le parking en assénant le ton léger :
- Bien, nous commençons par un restaurant, cuisine locale, cela convient-il à tout le monde ?
La jeune femme lança une exclamation d'approbation, tandis qu'Hiléria hochait la tête dans un sourire tremblant. En réalité elle n'aurait pas pu prononcer une parole. Elle ne sut jamais si quelqu'un avait remarqué cette réponse silencieuse. Bien sûr, elle se dit qu'elle aurait dû interdire à Clio de revoir son père dorénavant, parce que bon sang, il se droguait en sa présence ! Mais sa fille ne sentait pas la même odeur, ni ce soir ni aucun soir depuis dix-huit ans. Elle se retint de soupirer. Une fois encore, elle passerait cela à l'albinos. Elle savait aussi qu'elle aurait dû leur en parler, tout simplement. De même que du miracle qui avait conservé Uriel exactement comme dix-huit ans auparavant. Mais même aujourd'hui, elle en était incapable.